Bientôt, mes fonctions de maire dans la ville de Monrded seront terminées. Je n'ai pas à rougir de ce que j'ai accompli jusqu'ici. Il y a quatre ans, je les entendait tous me rire au nez. Un maire si jeune, tout juste la quarantaine! Ils ne me donnaient même pas un an à tenir! Et voilà où j'en suis maintenant, plus de 80% de satisfaction selon le dernier sondage! Si je pouvais me présenter aux prochaines élections, je serais sans aucun doute élu avec une écrasante majorité.
J'espère pouvoir laisser la même empreinte sur la ville que les plus grands dirigeants de Monrded avant moi. J'ai toujours voulu le mieux pour cette cité, en instaurant notamment la journée de 7 heures pour tous les travailleurs, ou encore la refonte du réseau de transport qui est maintenant plus dense et moins coûteux. La surface totale des espaces verts a elle aussi été augmentée, en rejetant hors de la ville toutes les usines bruyantes qui ont été déplacées dans une bulle secondaire loin d'ici. La nouvelle équipe de recherche que j'ai commandé à mon arrivée commence à porter ses fruits, et nous arriverons bientôt à retrouver le savoir de la préhistoire que nous avions bêtement perdu pendant la grande guerre. Nos ingenieurs ont réussi à dominer totalement les propriétés termonucléaires, et les recherches concernant les plantes resistantes en milieu hostile progresse.
Le début de l'année politique à Monrded est toujours d'une monotonie affligeante. On a les bras liés car les caisses ne sont pas encore remplies, la seule chose à faire est de valider des décisions toute la journée, où d'écouter les associations de piétons se plaindre de la « gène » occasionnée par le tramway, les mêmes casse pieds qui demandent plus de transports pendant les heures de pointe. Ridicule. J'ai donc terminé ma journée à 15 heures, encore plus tôt que les écoliers! N'ayant aucune envie de rentrer chez moi aussi tôt (je deteste par dessus tout rentrer dans une maison vide), je suis allé faire un tour dans la salle des archives écrites de Monrded qui se trouve au 27e sous sol. J'y ai trouvé un document d'un intérêt rare, le journal de William 478236 alias William Fenster, premier maire de la nouvelle ère de Monrded, en l'an 10, il y a déjà 57 ans. Je ne sais pas grand chose sur l'histoire de la république, comme personne ici d'ailleurs, les archives ayant commencé ou plutôt recommencé en l'an 34, après la tentative de coup d'état du Xinul, un groupe d'activistes influencés par les mouvements extrémistes de la plaine, des gens sans idéologie que celle de tout détruire pour « le bien de l'humanité ». Tout ce que je sais de cette époque est qu'elle marque un point décisif dans l'orientation de la République. La repression n'a pas été réprimée violemment comme il était coutume en cas de crise de l'état durant la préhistoire. Les dirigeants de Monrded, conscients de la minorité de ces mouvements, a tout simplement décidé de les exclure des bulles de Monrded (où ils n'avaient de toute façon jamais eu envie de séjourner). Je lirais son journal demain, je suis impatient de connaître son histoire, qui est finalement assez méconnue.
Voici ce que j'ai trouvé dans son journal :
C'était en l'an 10 de la république, 18 ans seulement après la guerre entre l'Est et l'Ouest qui a décimé l'humanité. La première bulle de verre commençait tout juste à être érigée, les gens suffoquaient encore sous les vapeurs toxiques des bombes de ce carnage. Une poignée d'hommes et de femmes, derniers survivants d'un effroyable bain de sang, décidèrent de reformer une civilisation neuve, lavée de la perversion de celles de la préhistoire. Ils étaient à peine plus d'un demi million à cette époque, tous décidés à construire un monde meilleur, avec la volonté que la guerre qui avait tué leurs femmes, leurs enfant et leurs amis serait la dernière de toutes. L'esprit communautaire qui les animait les a amenés à créer la république de Monrded, le nom d'un groupe de pacifistes de la préhistoire.
Un premier maire fut élu, Marc Chanlain, un vieil homme qui entreprit comme grand projet la création d'un dôme de verre pour purifier l'air et ainsi éradiquer les épidémies volatiles, et surtout pour filtrer le soleil qui était devenu dévastateur.
Mais ce vieillard a été négligeant sur un point. L'individualisme était grandissant dans la jeune cité, des voix s'élevaient pour critiquer le régime, une minorité bruyante bousculait la majorité modérée et satisfaite. C'est dans ce climat conflictuel qu'arriva William Fenster. Il décida d'entrer en confrontation avec ces quelques perturbateurs, qui mettaient en péril l'équilibre fragile d'une de la dernière trace connue de vie humaine. Cette volonté perverse qu'avait l'homme de la préhistoire de vouloir à tout prix se différencier de la masse, n'hésitant pas à écraser son voisin en lui prenant sa place ou en lui volant son avenir. L'homme était sur le point de redevenir ce qu'il avait toujours été : le prophète autoproclamé d'un monde crée pour lui.
William Fenster ne supportait plus de voir quelques personnes menacer l'avenir de la république. Il entraîna une série de réformes, dont par exemple l'interdiction de manifester sans négociations préalables. Il obligea les personnes mécontentes à concerter les autorités, qui formeraient désormais des conseils de citoyens tirés au sort pour discuter des propositions.
Une autre mesure très controversée consistait à attribuer à chaque personne une série de numéros à six chiffres, individuels et aléatoires pour chaque nouvel habitant de la république, mesure ridicule pour l'époque il est vrai. Les opposants y voyaient un moyen de voler leur identité aux citoyens, de les déraciner d'un passé familial si cher à leurs petits yeux conservateurs, ces grandes familles qui étaient la base même de l'inégalité humaine. Ce projet visait en réalité à long terme à casser ces grandes lignées de familles privilégiées (cette mesure était de plus accompagnée de l'abolition de l'héritage). Ici, le plus aisé comme plus pauvre porte un numéro attribué aléatoirement, ne témoignant pas de l'origine sociale ou ethnique. Il sont donc égaux, plus de différence, l'égalité pure, la vraie.
La plupart des opposants à la loi acceptèrent finalement cette nouvelle donne, et participèrent à l'édification de la ville. Les autres, bien trop égoïstes pour se retrouver dans l'intérêt commun, quittèrent Monrded pour aller s'enterrer dans la plaine de sable et créer les premières communautés de rebelles, qui depuis, n'ont que très peu de contacts avec la république, si ce n'est quelques familles qui décident de quitter leur mutisme, et qui rejoignent la ville, qui a depuis connue une extension fabuleuse. Aucun de ces hommes et de ces femmes qui ont fait le choix d'apprendre les mots humilité et vie en société n'ont regretté leur décision.
Heureusement, les heurts de l'année 10 sont loin désormais, mais l'héritage de William 478236 est toujours là, la cité avançant grâce aux idées et aux critiques de ses citoyens, contrairement aux rebelles qui règlent leurs problèmes à jet de pierre.
Aujourd'hui, le constat est simple, un ensemble de colonies réunies en un complexe de républiques soeurs soudées, dont les habitants sont heureux et vivent sans craintes, face à des scélérats qui laissent leurs enfants mourir sans soins, leur égoïsme leur interdisant de se joindre à Monrded, qui leur garde sans cesse les bras ouverts. J'espère voir de mon vivant le temps où les querelles seront terminées, où nous pourrons tous, enfin, marcher ensemble pour accomplir notre destinée commune.
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