Le responsable des ressources humaines a estimé que je n'étais pas épanouie au travail. C'est vrai que le job ici n'est pas folichon folichon. Je ne rencontrais pas grand monde au service des archives (pour ainsi dire personne). Ils m'ont transformé comme vendeuse de légumes dans un super marché alimentaire du secteur Sud. Tu te rends compte Isaac? Ils me virent de mon boulot pour me coller caissière pour soit disant renouer le lien avec la société! Comment en suis-je arrivée là? Je ne suis pourtant pas encore si vieille, je suis loin d'avoir cinquante ans, j'ai trois enfants dont les deux grands réussissent de brillantes carrières. Ne t'en fait pas, je n'ai pas dit à tes enfants que j'avais été mutée pour cause de mal être, je leur ait fait croire que ce changement était entièrement volontaire. Si seulement tu pouvais voir Pierre, il est si beau avec son uniforme. Charlie est encore avec moi à la maison, elle a enfin choisi ce qu'elle allait faire de sa vie. Elle a commencé l'école d'instituteur aujourd'hui. Elle ne m'en a presque pas parlé, elle m'a dit un « salut » furtif puis est allée dans sa chambre écouter de la musique sur son télimage.
Ce matin, Charlie est partie à l'école très tôt, sans que je puisse seulement lui dire au revoir, et encore moins lui préparer un bon petit déjeuner pour affronter la journée. Je suppose que son empressement signifie qu'elle est heureuse là où elle est. Je me souviens du premier jour où Linus est allé à l'école informatique. Nous étions terrifiés tous les deux à l'idée même de le savoir loin de nous, lui qui ne s'était jamais aventuré à plus de deux stations de la maison. Te rappelles tu quand tu lui avait offert un chapeau ce jour là?Il était rouge, et venait de la boutique de la rue 27 du secteur Est où nous nous étions prommenés deux semaines plus tôt. Il était bien trop grand pour sa toute petite tête, mais il avait insisté pour pouvoir l'acquérir. Je ne sais même pas si il arrivait à voir autre chose que le feutre noir qui en tapissait l'interieur. Il l'a toujours fixé sur son crâne, je crois que c'est une partie de toi qu'il a décidé de garder .
Le travail de supermaché ne commence qu'à 9h30 mais termine à 17h30 avec une pause d'une heure à treize heures, mais ça ne me dérange pas de quitter une heure plus tard qu'à la section des archives, je n'ai jamais été matinale, et puis je n'ai plus les enfants à chercher à l'école comme avant, Charlie se débouille toutes seule désormais, je ne sers plus qu'à rammener un salaire à la maison.
Je n'aime pas les collègues de travail qui avec qui je suis en contact toute la journée. Ce sont des jeunes en stage annuel, ils ne parlent pas entre eux et ne font rien de leur journée à par peser de la nourriture et la donner aux clients sans même les regarder dans les yeux. Ca fait deux jours que je suis ici. Je m'ennuie tellement que parfois je me surprend à apprendre par coeur le coût de la livre de chaque denrée alimentaire. Le midi je croise les autres, les vendeurs de différents endroits du magasins, les caissiers et les magasiniers. Il y a l'air d'avoir une bonne ambiance générale, ils organisent tout les soir des rencontres au bar de la rue. Personnelement, je mange seule, et je n'ai pas l'intention de participer à ces soirées, ça fait trop longtemps que je ne suis pas sortie, je suis bien trop fatiguée pour tout ça.
Je n'ai reçu aucun courrier de mon multimage, et je n'ai pas envie d'y lire une histoire ou de regarder un programme télévisé. Je vais me coucher. Bonne nuit 31.
J'ai rencontré les étudiants en insertion professionnelle qui travaillent la deuxième moitié de la semaine, ils n'ont rien à voir avec les molusques déprimants qui font les deux premiers jours, eux ont la jeunesse de tes deux fils, et rigolent à longueur de journée, surtout un groupe de trois formé de la femme du rayon céréales, de l'homme qui gère les légumineuses et de celui des fruits. Je suis entouré par ces trois gamins qui se disputent tout le temps. Le chef du magasin les réprimende en permanence, mais moi ils me font du bien, même si je vois dans leur yeux que pour eux, je ne suis qu'une vieille femme bonne à rien qui s'est écrasée ici comme la pluie sur la bulle de verre.
Te rappelles tu de nos discutions sur le soit disant « formatage » des cerveaux que tu disait courant dans la ville. Je n'étais pas d'accord avec toi, mais cela importait peu, nous nous amusions à regarder les gens qui se comportaient tous pareil. Parfois je rigole toute seule en voyant les clients au supermarché, et quand l'un d'eux me me crie pas dessus, je repense à tous nos fous rires lorsque tu imitais la démarche des habitants de notre chère rue 12. Les gens nous regardaient avec leurs yeux pleins de pitié. Tous les matins, je me lève machinalement,je me sers deux cuillères taille deux de café soluble dans une tasse et j'y ajoute deux verres d'eau et une cuillère taille 1 de sucre, je touille le tout avec la petite cuillère et que je finit par boire le tout avec l'inhumanité d'un robot technicien. Nous aurions passé des soirées entières à rigoler d'une femme comme moi tous les deux, et il y a à peine 15 ans de celà.
J'ai arrosé les plantes ce matin avant de partir au travail. Il y en a moins dans l'appartement que quand tu es parti. Les arbres nains que nous avons planté pour les naissances de tes fils sont restés là. Tu as parlé uniquement à Linus de la symbolique que tu accordais à ces arbustes. Il avait huit ans, c'était le cinquième jour de la semaine, tu l'avais pris sur tes genoux après avoir fini ton café.
« Tu vois mon enfant, ces arbustes sont parmi les seuls à pousser naturellement dans la plaine. Ils ont survécu à la grande guerre et ont été conservés jusqu'à maintenant. Nul ne sait depuis quand ils existent. La génération de mon grand père en plantait un à chaque naissance pour souhaiter une longue et heureuse vie au nouveau né. »
Il buvait tes paroles avec l'attention d'un écolier qui écoute une leçon de son instituteur. Il a insisté pour que j'en plante un quand Charlie est née. J'ai refusé, il n'a jamais compris pourquoi. Sans doute étais-ce un souvenir de la préhistoire de trop qui me faisait penser à toi comme si tu n'étais jamais parti dans ce pays terne et dangereux.
Un homme et sa femme sont venus s'asseoir à coté de moi hier midi. Ils ont essayé d'engager un petit peu la conversation, mais ils ont dû voir que je n'avais aucune discution, ça fait si longtemps que je n'ai pas passé de temps avec des gens exterieurs à la famille et aux amis des enfants,, j'ai l'impression d'être un arbuste planté au milieu du monde exterieur. Ce midi, ils étaient à la table des trois jeunes.
La journée fut belle . L'habituelle petite troupe est venue à la maison ce midi. Il y avait tes trois enfants, Clarisse et Jean. J'essaie au maximum de faire en sorte que ces fins de semaine se passent bien, je ne me plains jamais pendant les repas, quand je parle avec tes fils, je leur raconte de fausses histoire sur le boulot, en leur disant que les jeunes de la fin de semaine rigolent avec moi, qu'ils m'appellent par des petits noms, que je suis leur amie et leur nourrice.
Je suis aussi contente de savoir que ta fille est très heureuse de son école, elle en a parlé avec Clarisse pendant au moins une heure aujourd'hui, nous étions seulement trois à suivre la conversation, Linus Pierre et Jean on arrété d'écouter au bout d'un quart d'heure, et sont partis dans un fou rire à cause d'un labsus stupide de Charlie. Ca l'a passablement énervée, mais au moins ces zigotos forment une belle petite troupe. Je n'ai jamais envie que ces moments ce terminent, je prie à chaque fois pour qu'ils durent pour toujours, je voudrais être cette personne qui rigole avec des jeunes de 18 ans au travail, une femme sympatique et dynamique. Mais lorsque la petite bande s'en va, je redeviens cette vieille marâtre rabougrie. Tu me manques Isaac.
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