L'information nous est parvenue ce matin durant le petit déjeuner sur le télimage de notre cuisine. Nous sommes officiellement des citoyens de Monrded. Mon petit Christopher était tout excité par la nouvelle (ou plutôt devraisje dire mon grand Christopher, il aura 13 ans dans quatre semaines) . Jean, quand à lui, s'est contenté d'emmetre un son difforme, quelque chose entre un « mouais » et un « okay ». Il n'a jamais été matinal celui là! Le son du réveil sonne pour lui comme la fin de la nuit, alors que pour moi, il signifie plutôt le début de la journée. C'est sans doute cela qui fait que soyons aussi bien lui et moi. Les contraires s'attirent l'aije un jour entendu crier après une soirée trop arrosée. L'alcool lui avait fait dire qu'une fusion équitable entre la plaine et la ville aurait lieu un jour. Je me rappelle qu'il était parti dans une explication sans fin sur l'intercompatibilité des deux manières de penser, et de l'enrichissement mutuel que s'apporteraient les deux idéologies. La boisson ennivre, c'est un fait, mais de là à savoir si elle vous souffle des idées géniales, je ne saurais le dire. Je dois avouer que ce soir là, je me suis posé la question, moi qui n'ai jamais bu un verre de ma vie.
En tout cas, nous devons porter les célèbres numéros de la ville. C'est pratique car les gens ne savent pas que nous sommes cette famille dont tout le monde parle, nous sommes incognito, comme si nous étions des habitants des républiques soeurs qui viendraient ici pour le travail. Je me demande quand même si je vais arriver à m'y faire à ces chiffres, je n'ai jamais été bonne en maths...
Jean et moi avons eu beaucoup de difficultés à nous installer ici dans la cité, nous avions peur que ce déménagement sente le roussi. Nous avons principalement fuit en raison des problèmes de santé de Christopher. La drépanocytose est pour ainsi dire impossible à soigner dans la plaine, nous manquions de tout là bas en matière de soins. Je n'ai pas l'impression qu'il se soit très bien habitué à cette nouvelle vie. Il passe pas mal de son temps avec une jeune fille qui étudie avec lui dans le pôle éducation. Elle s'appelle Charlie, cette fille semble être le parfait petit prototype de la citadine, avec tous les préjugés sur la plaine qui vont avec. Bizarrement, cette petite « gamine parfaite » semble être sa seule véritable amie, c'est aussi la seule à savoir que nous avons vécu dans la plaine (la seule à l'avoir connu peu après le déménagement).
Jean, lui, travaille dans une de ces usines de la périphérie de la ville (plus précisément dans la bulle annexe qui a été construite l'année dernière). Il fait la maintenance de robots dans une fabrique de peinture. Je n'aime pas trop ça, ces machines vous dégagent une odeur à anéantir une paire de poumons. Le système social de Monrded est ainsi fait, on doit faire ses preuves, quel que soit sa qualification; Avec un peu de chance, il sera promu, et pourra montrer de quoi il est capable, mais en attendant, il est cantonné à ce boulot minable.
Moi, j'ai eu de la chance, je suis monté directement au quatrième grade, très peu de personnes demandent un emploi dans les cosmétiques, et encore moins si loin du centre de la bulle. Ce poste nous permet de vivre décemment et d'avoir un logement relativement bien placé. Les familles avec un quatrième grade sont mieux reconnues que les autres, nous ne passons pas pour des feignants qui attendent patiemment que l'argent leur tombe dans la main.
Les fruits que nous mangeons au petit déjeuner sont assez bizarres. Certes ils sont plus gros, et ils ont une belle couleur bien uniforme, mais ils sont complètement inodores et insipides, ils ne dégagent rien. Je sais que c'est bête, que ce ne sont que des fruits, mais j'ai peur en les regardant que nous n'ayons fait une erreur en venant ici. Je me pose parfois la question, sans trop en parler avec Jean et encore moins avec Christopher.
Tout semble beau ici, les rues sont propres, les voisins sont aimables avec vous sans même vous connaître, le système social est très bien fait, la solidarité cimente le tout avec une cohésion sans faille apparente. Les transports ne sont jamais en retard, les télimages jamais en panne, avec leur système de surveillance automatisé qui protège les habitants sans porter une quelconque atteinte à leur intimité. Cependant, j'ai le sentiment que tout cela est faux, ce n'est qu'une vague impression, sans doûte le résultat de longues années de plaine, mais ça reste une impression tenace. Le système d'éducation est fait de telle sorte à n'apprendre que son métier, à ne rien savoir d'autre, de la même manière qu'un robot, comme si le but de chacun était d'accomplir une tâche pour « le bien de tous ». Je n'ai pas envie de ça pour Christopher, je veux qu'il évolue intellectuellement, qu'il continue à diversifier ses savoirs comme si il était encore là bas .
La bulle ne serait elle pas qu'un fruit de Monrded, bien construite, avec de belles couleurs et une apparence lisse, mais dont la nature profonde fait regretter les espérances que l'on avait placé en elle.
Jean me trouve parfois énervante, il me dit que je me plains pour un oui ou pour un non. Naturellement, je ne suis jamais d'accord avec lui, mais je sens qu'il a souvent raison. Quand je me lamente par rapport aux conditions de vie d'ici, je suis parfois injuste, elle ne sont pas si mauvaise que celà.
Je cherche toujours la perfection, mais il ne faut pas que j'oublie les autres raisons de notre départ, toutes ces choses qui m'enervaient dans la plaine, cette manière de penser si déplaisante. L'art me manque, c'est un fait, écouter une musique au coin du feu, en sentant l'odeur de braise mêlée à celle des pommes de terre grillées de Rod. C'est quand même bien plus plaisant que ce qui passe ici à travers les télimages, cette soupe sans réelles paroles qui semble servir à rien d'autre qu'à assouvir le besoin ancestral de l'homme d'écouter du son. Mais l'on évolue pas dans un tel monde, on ne construit rien, on ne fait que trop profiter, en oubliant finalement quel est notre but dans la vie, quel qu'il soit d'ailleurs.
Tout le monde là bas n'arrête pas de dire qu'il est nécessaire de créer une force d'opposition réelle à Monrded, mais personne n'agit concrètement, les gens restent inactif car ils ne pensent pas à l'avenir, ils sont juste terrifiés à l'idée même de changer leur quotidien de vie, de créer quelque chose de nouveau, de fort. Ici tout est différent, les gens s'affèrent durant leur vie entière. Ils sont sûrement un petit peu trop « mécaniques » dans leurs façon de vivre, et certains n'ont jamais pensé par eux même, mais je pense que cela en vaut le coup. Je n'ai jamais aimé l'inactivité, et même si les choix des dirigeants de la ville ne sont pas toujours les miens, il faut avouer que les choses changent. Peut être finiraisje par me résoudre à accepter la volonté générale sans trop penser à moi. Ce jour là, peut être, je serais enfin pleinement heureuse de vivre ici.
J'ai passé ma première journée avec les deux hommes de ma vie. Pas de travail ou d'école, ni de réveil à 6 heures 30, ce qui a suffit à mettre Jean de bonne humeur. J'ai été réveillée à 8 heures par l'odeur du café de Rêcha, je le reconnaitrais entre mille, avec ses notes poivrées et son petit goût de coriandre, c'est une boisson typique de la plaine, nous en avons acheté une caisse avant de venir en ville, et nous en buvons un peu lorsque nous sommes tous les trois, comme pour se souvenir là d'où nous venons.
C'est si bon d'être en famille, bien qu'en cette fin de semaine, je me sente triste de ne pas passer du temps avec les autres comme on le faisait tous ensemble. Les grandes fêtes de fin de semaine, Rod qui nous cuisinait de grands plats dans lesquels nous piochons tous ensemble dans une ambiance sympathique et enivrante.
Demain, cela fera exactement 20 jours que nous avons déménagé ici. Cette vie n'en est encore qu'à ses balbutiements, et il m'arrive parfois de me demander si nous ne sommes pas enfermés dans une cage dorée, mais je ne trouve pas dans l'état actuel des choses que Monrded ait l'odeur d'une prison.
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