Semaine du 50 au 54, par Winston 420042

Jour 50

On devrait apprendre aux étudiants de médecine à regarder les gens dans la rue. Cela serait un bon entrainement, une mise en pratique à laquelle il faudrait mettre un coefficient faramineux. J'apprends plus des gens en les observant dehors qu'en les écoutant raconter leur vie dans mon cabinet. Un geste, une mimique, peuvent lorsque l'on s'intéresse bien, trahir une personne, révéler nos pires secrets. Il est aussi intéressant de voir les moments de leur vie que nous donnent involontairement les autres que l'on croise dans la rue, comme une porte laissée par mégardes entrouverte.

Une femme était assise ce matin devant moi dans le bus. Elle était triste, pas d'une tristesse passagère dont sont malades les gens en bonne santé, mais une profonde, qui vous colle à la peau. Sans doute une mauvaise rencontre faite à l'improviste, une relation dont elle n'a jamais pu, ou plus vraissemblablement voulu se remettre. Qu'est ce qui fait la différence entre elle et toutes ces autres filles qui nous font sourire au premier échange de regards? Pas grand chose, mais suffisamment pour qu'on ne la regarde pas , et qu'elle s'enfonce petit à petit dans l'oubli. Petites causes, grands effets. Le bonheur ne tient finalement qu'à un fil.

Je n'avais pas mon café posé sur la table ce matin. Jeanne a juste fait parvenir un petit mot d'excuse pour dire qu'elle était malade aujourd'hui. J'espère que cette note était fausse, et qu'elle a passé la journée dans un endroit paradisiaque avec son mari en rigolant de la supercherie qu'elle m'a faite. Je refuse de croire que j'ai pris tous les coups de fil pour une vulgaire grippe. De plus, je suis tombé sur le pire spécimen dans la queue de mes patients, une femme dont le gosse de cinq ans était tombé par terre en faisant la course avec son père. Cela ne vaut même pas la peine que je dépense de l'énergie pour taper cette histoire sur le télimage, je n'aimerais de toute évidence pas relire cela quand je serais vieux.

Jour 51

Jeanne est rentrée aujourd'hui. Elle n'était pas épuisée à cause de la folle nuit d'amour avec son mari, mais seulement à cause d'une mauvaise grippe. Dommage pour elle.

Je n'ai pas vu passer la journée pour une fois. La vie est un contraste. Une bonne tasse de café, des patients intéressants (Jeanne est la meilleure pour me réserver les maladies qui n'existent que dans les feuilletons médicaux), et me voilà en un battement de paupières à la maison avec les enfants. Julie avait un événement à couvrir, un accident de train qui s'est produit entre deux républiques. Il n'y a pas eu de morts, mais c'était suffisant pour passionner les voyeurs derrière leurs écrans. Je n'ai pas regardé le reportage, je doute que même le talent de Julie aurait pu rendre l'évènement intéressant, et j'évite de regarder le télimage devant les enfants de toute façon. Cet appareil n'a rien de particulièrement maléfique comme le prétendent toutes ces organisations de consommateurs furieux, mais il contribue à une certaine uniformisation de la société. Rien de grave en soi, on y est tous confronté à un moment ou à un autre dans notre vie. J'aimerais juste que Diego et Suzanne puissent s'en sortir dans la vie grâce à un esprit novateur, et non seulement à une course au sommet du perfectionnement perpétuel des technologies et des idées.

Jour 52

Je ne me suis pas endormi hier jusqu'à ce que Julie rentre de son reportage. Il devait être deux heures du matin, je me couche rarement après minuit. Un patient sur deux à qui je prescris des antidépresseurs sort d'une relation, et a des signes extérieurs évident de dépendance affective, la drogue est un triste sevrage. C'est la finalité de toute relation, créer ce lien pour assurer une descendance à l'espèce. Cette réalité scientifique n'est pas très romantique, j'attendrais un peu avant d'en parler à Diego et Suzanne.

Clarisse est venue me voir aujourd'hui. Ça faisait longtemps que ça n'était pas arrivé. Depuis le jour où Pierre l'a demandée en mariage. Elle a des problèmes avec son boulot. Des broutilles d'après les faits que j'extirpe de ce qu'elle me raconte, même si elle semble croire que ces quelques remontrances de la part des grosses têtes du pôle éducation sonnent le glas de sa vie professionnelle. Elle les aurait reçu pour la première fois il y a cinq semaines par un inspecteur qui est revenu hier. Il aurait jugé insuffisant ses progrès, en lui donnant une mise à jour pédagogique à partir de la semaine prochaine. Elle sera remplacée par l'instituteur qui est parti à la retraite au moment de son arrivée.

C'est normal qu'elle ait peur. Nous avons tous été éduqués dans un système plaçant la réussite comme un de ses principes fondateurs, rendant l'échec presque tabou. Ce qu'elle ne sait pas encore, c'est que le système de Monrded est avant tout égalitaire, il ne peut pas se permettre de laisser certains de ses habitants sur le bord de la route, tout simplement parce que cela créerait des inégalités, ça tuerait simplement le système. Alors les premiers grades ont trouvé cette astuce, sûrement au début de Monrded, la motivation de faire une grande carrière pour la satisfaction d'avoir participé un maximum à la société. De l'honneur nouveau cru en quelque sorte. On nous enseigne cela depuis la petite enfance. Ce n'est pas pour rien d'ailleurs que je suis devenu médecin.

Je croyais que Clarisse penserait autrement, particulièrement quand elle me disait qu'elle voulait rester une « simple prof » toute sa vie. Son comportement montre le contraire. Il ne faut pas qu'elle s'inquiète. D'ici peu tout rentrera dans l'ordre. Ce n'est pas la première personne que je connaisse à avoir effectué ce genre de stage, c'est même monnaie courante chez les gens qui rentrent dans la vie active. Mes patients m'en parlent assez souvent quand ils sont déprimés. C'est tout simplement tabou. Elle sera bientôt remise de tout ça, et je suis sûr que quand elle aura plus d'expérience dans ce métier, elle ne sera pas contre le fait de devenir directrice.

Jour 53

L'homme qui inventera une machine pour changer automatiquement les couches des bébés sera connu mondialement, et aura le droit de se faire soigner gratuitement dans mon cabinet jusqu'à la fin de ses jours (le bon coté du contrat, c'est que c'est moi qui choisirais son expiration). Mauvaise surprise. On se lève du bon pied, en se disant que rien ne pourra nous arriver, et on tombe sur son fils mort de rire en train de lancer des excréments partout dans la chambre.

La vie est un contraste. Diego a beau être intelligent pour son âge, de quoi faire pâlir tous les parents dont les enfants ne savent pas dire papa distinctement, il se réserve toujours le droit de me surprendre de temps en temps. Il veut sûrement que je ne tienne pas son intelligence comme acquise. Il est aussi calculateur que sa mère celui là.

C'est aussi pour ça que Monrded est voué à l'echec. Il existera toujours des gens plus intelligents qui auront la possibilité de prendre le contrôle sur les autres. Un jour viendra hélas où la foule arguée par les élites perfides demandera plus de liberté, liberté d'assouvir le faible par la force en réalité.

Jour 54

Julie a invité Pierre et Clarisse à la maison. C'était une bonne initiative, je n'y aurais jamais pensé moi même. Je préfère être seul avec ma femme et mes enfants pour profiter de mon unique jour de congé de la semaine. Du moins c'est l'excuse que je lui avais donné pour qu'elle annule tout. C'est bien la première fois qu'ils viennent tout les deux ici.

J'ai du mal à disséquer les raisons pour lesquelles je ne porte pas Pierre dans mon coeur. C'est en partie à cause de ce qu'il fait dans la vie. Non pas que je n'aime pas la branche militaire, ça serait méprisant de ma part, je pourrais soigner des gens jusqu'à en crever si on avait une guerre. J'en croise souvent des gens pas très intelligents qui ont choisi l'armée. Rien à redire en ce qui me concerne. Mais lui, il est intelligent, il a sûrement choisi cette carrière pour le prestige que représente la monté facile en grade au milieu de gens dont on ne voulait pas ailleurs. Il était trop intelligent, même à douze ans, pour croire que cette voie lui apporterait un développement personnel satisfaisant.

Une autre raison concerne sa relation avec Clarisse. Je n'ai rien à faire là dedans, je le sais,mais son comportement envers elle m'excède sur plusieurs points. Il a tous les symptômes d'une dépendance affective que je qualifierais comme malsaine, dans le sens où il vit sa relation d'une manière très égoïste. Je doute par exemple qu'il ait été d'une grande aide concernant les problèmes de Clarisse avec ses supérieurs. Il est censé être son interlocuteur privilégié. Elle ne serait jamais venue me voir si il lui avait apporté un vrai réconfort. Je le sais, je connais ma s½ur suffisamment pour savoir que quelque chose n'est pas sain pour elle dans cette relation. Je n'ai pas à savoir quoi, j'espère juste que le jour où elle se rendra compte de ces incohérences viendra vite.

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