C'est à peine croyable. Linus est allé dans la plaine hier soir, comme il le faisait quand nous étions enfants. Il trouvait ça excitant à l'époque, il avait ce petit sourire en coin qui disait implicitement: voilà, je l'ai fait, j'ai bravé l'autorité de maman, et j'ai réussi a ramener Pierre dans mon jeu débile. Mais nous ne sommes plus des enfants.
Il a envoyé un message dans notre télimage ce matin, pas seulement à moi, mais aussi à une douzaine de personnes, la même lettre, un petit mot impersonel pour dire au revoir, comme ceux que l'on envoie à ses amis lorsque l'on part en vacances à l'improviste le temps d'un weekend avec ses amis. Mais on ne part pas en vacances dans la plaine, c'est du délire, ça n'existe pas, jamais! La plaine n'est pas une de ces bulles paradisiaques où le sable est fin, les filles à demi nues et soleil doux au point qu'il ne vous parvient plus que comme une agréable caresse. Là bas c'est bien l'enfer, pas du décor, le soleil brûle, c'est un ennemi sans arrêt vainqueur, et les femmes font leur possible pour couvrir de honte la moindre petite partie de leur corps rongé par la maladie.
Il n'a rien à faire là bas, il ne retrouvera jamais notre père de toute façon. Il est sans doute mort depuis longtemps, ça serait le cas si il existait une vraie justice. Laisser une femme enceinte vivre seule avec deux garçons sur les bras ne vous donne aucun droit si ce n'est celui de crever dans ce cloaque puant. Mon frère tend vers un idéal qu'il ne perçoit même pas. Je ne peux supporter de le savoir là bas.
Clarisse aussit avait reçu le mot. Elle m'en a parlé en rentrant du boulot, je n'avais vraiment pas du tout besoin de ça. Elle essaie toujours d'être mignonne comme tout, même dans des situations qui ne s'y prêtent pas. De plus, elle se paye le luxe d'être systématiquement contre moi, c'est insupportable.
Ça faisait longtemps que je n'avais pas au d'excès de colère comme celui d'hier. Ce n'est plus la famille qui les gère maintenant,. J'ai été odieux avec Clarisse, elle qui est innocente. Elle essayait juste de me dire que toute cette histoire n'était que passagère, que Linus reviendrait ce weekend quoi qu'il arrive. Elle n'avait aucun intérêt de répondre à mes vociférations,si ce n'est la volonté de me calmer, c'est tout. Et moi, je l'ai presque accusé d'être de mèche avec lui, et pas seulement pour ce qui s'est passé hier. Je ressortais des épisodes vieux comme le monde où je l'accusais d'être "complice" avec mon propre frère. Je me rend compte toujours le matin de mon comportement excessif, de ces mots orduriers que ne devraient jamais sortir de ma bouche. C'est comme une sale gueule de bois, j'ai passé dix minutes à regarder mon café sans rien dire, la buée me brûlait les yeux, mais je n'aurais levé ma nuque pour rien au monde, trop peureux sans doute de croiser le regard de Clarisse, elle qui m'avait quand même préparé le petit déjeuner, comme d'habitude, mais sans dire un mot.
À peine entré dans le métro, je me suis rendu compte que j'avais oublié ma sacoche. Peu importe, Joe m'a prêté ses affaires, c'est toujours lui qui oublie tout, il me devait bien ça. Je n'ai rien réussi à faire, en ce qui concerne le travail administratif en tout cas. J'avais juste un cours de théorie militaire avec les élèves de cinquième année. Heureusement que je les avais eux, je n'aurais pas tenu face à des gamins des douze ans dans mon état actuel. À cet âge là, quand vous faites un cours médiocre, voire complètement mauvais comme celui de cet après midi, ils se contentent d'écrire des messages à leurs amis sur leurs télimages miniatures en vous laissant parler dans le vide.
Clarisse n'est pas rentrée à la maison après le boulot, une personne de plus qui manque à l'appel. Une réunion de parent d'élèves si j'en crois le message qu'elle m'a laissé, une manière enrubannée me dire qu'elle n'a pas envie de me voir et qu'elle dormirait chez une de ses amies. Pas de dîner ce soir, je n'avais pas faim de toute façon, et puis la maison est froide et austère lorsqu'elle n'est pas là. Je me dit juste que ça ira mieux demain. Je me couche tôt, les longues nuits de sommeil me permettent généralement d'y voir plus clair.
Vrai retour au travail aujourd'hui. Une semaine de boulot à rattraper en deux jours, heureusement qu'on était pas sur un gros coup, ça aurait été impossible de tout rattraper dans ce cas là. Même si ce petit relâchement n'a pas une importance primordiale dans ma vie à la caserne, je sais que le boss ne l'oubliera pas de sitôt. J'ai oublié durant ce début de semaine que la vie était une course, on n'a pas le droit au relâchement. Moi je vis à cent à l'heure, non pas parce que je suis obligé, mais parce que j'aime ça. C'est mon but dans la vie, toujours être au sommet, pour que personne ne puisse se pencher sur mon lit de mort en me disant que j'ai raté ma vie. Cela ne veut pas dire non plus que j'aime me tuer à la tâche, j'aime bien prendre un peu de bon temps une fois le boulot fini. J'en avais particulièrement besoin ce soir.
Jean n'était pas de garde, ce qui est plutôt rare les soirs de troisième jour de la semaine. Nous nous sommes donnés rendez vous au bar Pulanda, à coté du boulevard du progrès. On y allait souvent là bas quand on était jeunes, c'est Linus qui nous l'avait fait découvrir, c'était ma première sortie dans un bar. On devait avoir seize ans, lui dixneuf. Il avait ramené la plus belle fille du comptoir ce soir là. Jean en bavait de jalousie, et je pense que j'en aurais fait de même si je n'avais pas déjà connu Clarisse.
Troisième petit déjeuner tout seul, une situation que je commence avoir du mal à supporter. C'est pour cela que je suis allé voir Clarisse ce matin à l'école avant que ses cours commencent. C'est idiot mais j'avais juste besoin de la voir, qu'elle sache que je ne suis pas une personne qui s'énerve pour un rien. L'idée de savoir que le seul souvenir récent qu'elle avait de moi était un petit garçon colérique m'effrayait. Je n'ai juste pas parlé de notre dispute, c'était le mieux à faire à mon avis, parler de tout et de rien, rester sobre. Elle avait presque tout oublié de toute façon, je crois même qu'elle était presque étonnée de me voir arriver dans sa classe alors qu'elle n'avait même pas posé ses affaires. C'est une caractéristique très déstabilisatrice chez elle, cette capacité à rester gentille quoi qu'il arrive, qui me donne toujours un sentiment de culpabilité sans égal. Peu importe, tout va bien maintenant.
Je n'avais pas de cours à donner à la caserne, ça m'a permet de nettoyer mon bureau de toute la paperasse qui avait pris possession de mon bureau. La zone est maintenant nettoyée, je vais pouvoir profiter du dernier jour de la semaine tranquillement. Linus nous as annoncé qu'il rentrerait dans la nuit, il nous as invité demain midi chez lui pour nous raconter comment ces « vacances » ce sont passées.
Clarisse est rentrée à la maison, je crois que l'incident est officiellement terminé. Pas le temps d'en écrire plus ce soir, nous avons trois nuits à rattraper.
Nous avons failli arriver en retard à la fête de Linus. J'étais plutôt étonné du nombre d'invités qu'il y avait. Il devait bien y avoir une bonne vingtaine de personnes, alors que seule la famille proche est conviée d'habitude. J'ai pu pour la première fois discuter avec certains de ses camarades de bureau dont il m'avait tant parlé. Pour accueillir un nombre aussi important de gens, il avait loué une annexe du parc à coté de chez lui, du genre de celles où les enfants passent leur anniversaire. Il a toujours des idées bizarres, mais j'avoue que le beau temps aidant, cela était loin d'être désagréable. Même Maman avait l'air plutôt heureuse, j'ai été étonné de voir que cette semaine avait dû être moins éprouvante pour elle que pour moi.
J'ai réussi à être calme avec lui lorsque je lui ai parlé de son voyage dans la plaine, il en était assez étonné d'ailleurs. Je n'avais aucune raison de m'énerver, car cela ne lui a pas spécialement plu, il m'a juste dit que c'était intéressant, mais que les gens de là bas n'avaient que peu de choses en commun avec nous. Sans doute m'avait til spécialement réservé une vision monotone pour que je ne sois pas choqué et que je passe une bonne journée, je l'ai entendu parler longuement avec Winston des caractères des personnes qu'il avait rencontré, avec un air plutôt enjoué. Mais c'est sans importance, il est revenu désormais, et c'est tout ce qui compte.
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