Semaine du 25 au 29 , par Edith Damois

Jour 25

La cataracte est en train de me voler la vue. Bientôt, je ne verrais plus rien de ce monde, et c'est peut être mieux ainsi. Je suis lasse de cette décadence sans fin, ici, dans les plaines sableuses de Monrded.

Je n'étais qu'une enfant lorsque les soldats de l'est et de l'ouest cédèrent à la folie destructrice qui faillit rayer l'humanité de la surface de la planète Terre.

J'étais jeune et naïve, je ne me doutais pas du potentiel meurtrier de l'homme. De nos jours, les enfants en sont malheureusement très vite conscients, et la plupart ont vu plus d'horreurs à l'âge de dix ans qu'un habitant de la république en verra dans toute sa vie.

Bientôt je serais morte, moi, la dernière survivante de la préhistoire dans la plaine de sable, et je ne sais pas du tout quoi espérer pour les gens qui vivent encore ici.

Je me met parfois à rêver qu'un jour, cette sombre période qui dure déjà depuis de trop nombreuses années se terminera pour enfin laisser place à une prospérité qui existait avant la grande guerre. Pourquoi la génération actuelle doit elle subir la folie des précédentes?

Jour 26

Un jeune homme est venu me voir il y a une semaine. Il s'agissait d'un garçon d'environ 25 ans qui venait de la ville et qui cherchait des informations pour son travail. Il en passe de moins en moins des citadins ces derniers temps.

Celui là m'a marqué par sa curiosité, c'est rare chez ces gens . Ce jour là, je tenais le magasin de ma petite fille Naïs qui avait pris sa journée pour rendre visite à sa tante qui est atteinte d'une maladie de la peau. Il m'a acheté un vieil appareil photo qui m'appartenait il y a déjà très longtemps.

Bizarrement, il était très intéressé par l'objet, il ne le considérait non pas comme un vulgaire bibelot de brocanteur, mais bel et bien comme un instrument artistique, un mot qui a été retiré du dictionnaire il y a bien longtemps, mais dont ce jeune homme semble avoir trouvé un sens.

Il me rappelle moi au même âge.

Jour 27

J'avais 23 ans en cette année 10 de la république de Monrded. Les gens étaient encore sous le choc de la guerre qui avait décimé l'humanité 18 ans auparavant. À cette époque, nous étions tous optimistes sur l'avenir, un nouveau monde s'ouvrait à nous, habitants de la jeune Monrded qui étions le symbole de la rupture avec le passé. Nous avions beaucoup perdu des savoirs de la préhistoire, mais nous avions toujours l'essentiel, une volonté que nul ne pouvait arréter.

Cette rupture avec le passé, c'était aussi le leitmotiv du maire de cette époque, William Fenster, qui voyait dans notre énergie créatrice l'explication des maux de la préhistoire. Pour lui, les arts n'étaient que l'expression d'un dangereux égocentrisme, celui là même qui avait mené à la guerre. Une phrase revenait souvent dans la bouche des citadins : « l'homme ne doit pas se comporter comme le prophète d'un monde crée pour lui ». Il entreprit donc une éradication de l'expression personnelle, en commençant par les noms et les prénoms, remplacés par des codes à deux et six chiffres, soit disant pour ne plus créer de grandes familles et favoriser l'égalité des chances, mais qui en réalité permettaient simplement à la ville d'appuyer encore un peu plus son pouvoir sur ses citoyens.

C'est alors que commença un long bras de fer entre partisans de la rationalisation et nous, la jeunesse étudiante. Je me souviens de la colère intarissable de mon père lorsqu'il a appris que j'avais rejoint le clan des manifestants. Sa rage était sans fin, c'était inimaginable pour lui, le fidèle républicain qui avait connu la création de Monrded au début de sa carrière de fonctionnaire.

La lutte dura six longs mois au sein de la jeune cité. Au terme du conflit, nous perdîmes et dûmes arrêter toute activité subversive sous peine de devoir quitter la boule de verre naissante pour s'aventurer dans la plaine de sable qui s'étendait à l'infini, et qui ne comptait pas âme qui vive à cette époque.

La fuite était notre seul choix, car déjà les républiques soeurs étaient calées sur le modèle idéologique de Monrded. Je suis donc partie avec une poignée de résistants. Nous étions décidés à changer le monde... C'est à cette époque que nous avons fondé Rêcha, la toute première ville rebelle.

Jour 28

Malheureusement, cette ferveur s'est éteinte depuis toutes ces années, et je suis la seule survivante des premiers résistants de Monrded. Je vis avec les descendants de mes anciens compagnons d'infortune, à commencer par Naïs, ma petite fille,que la maladie a encore épargnée, et qui du haut de ses vingt ans a toute la vie devant elle.

Je m'occupe d'elle depuis sa naissance, depuis que ma pauvre Aglaé est morte en couche et que son mari ait été emporté par la maladie. Malgré tous ces évènements qui ont marqué son entrée dans le monde, elle a toujours eu une foi inébranlable en la vie.

Tout le monde l'adore ici à la plaine de sable, elle porte à elle seule l'espoir de toute une génération qui compte sortir de la misère sanitaire et sociale dans laquelle elle est plongée actuellement. Je me demande souvent si nous avons fait le bon choix en quittant la ville il y a 57 ans. Mais quand je vois cette jeune femme danser librement sur les ruines des grattes ciel de la préhistoire, cette question cesse de me hanter l'esprit.

Jour 29

Rare point commun entre la ville et la plaine, le calendrier prévoit partout un jour de repos en fin de semaine, jour qui laisse ici souvent place à de grandes festivités et à de gigantesques repas. Nous sommes allés manger sur le stand de Rod Kjonaas, un des cuisiniers de la ville. C'est un ami de ma petite fille.

Je connais ce gaillard depuis qu'il est haut comme trois pommes, et c'est l'un des rares visages que j'arrive encore à percevoir distinctement avec celui de Naïs. Les repas sont conçus avec des aliments cultivés dans les serres du village d'Alcane que les Alcaniens ont réussi à dépolluer. Ce qui permet de ne plus risquer d'intoxication alimentaire.

Le repas était suivi d'un grand bal dansant. J'ai du mal à me lever, comme si le sable s'était chargé une nouvelle fois de me retirer un peu de plaisir et de liberté en me remplissant les articulations. J'écoute donc tout en restant assise. J'aime la musique, c'est peut être une des rares choses qui ne change jamais vraiment selon le temps, la même sensibilité est toujours présente en trame de fond, quelque soient les époques. C'est un des derniers liens qu'il me reste avec la préhistoire.

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