Semaine du 50 au 54, par Linus 101991

Jour 50

Je l'attendais avec impatience ce jour 50, celui où je serais enfin troisième grade. J'ai reçu des coups de fils de toute la famille et des quelques rares autres personnes qui avaient pensé à moi en ce qui devait être le tournant de ma vie. À mon arrivée au boulot, j'ai même eu droit à une ovation, ce qui ne m'étais plus arrivé depuis les tournois de sport à l'école. Mais je n'aime pas mon bureau. Je travaille tout seul désormais, je n'aurais plus de fous rires avec les collègues. Je suis leur supérieur, un homme que l'on peut détester, jalouser et parfois admirer, mais en aucun cas traiter en égal. Il m'ont même collé une secrétaire, une fille magnifique, elle s'appelle Sophie je crois. Comme si j'avais besoin d'un intermédiaire pour me séparer un peu plus de mon ancienne vie...

D'où vient donc cette incapacité à ne jamais être satisfait? J'ai commencé officiellement le travail seulement ce matin, le troisième grade, avec mon nouvel uniforme jaune au col blanc auquel je rêve depuis que j'ai commencé à étudier, et je trouve le moyen de me plaindre sur un bout de télimage trafiqué en rentrant du boulot. J'ai passé tant de nuits blanches à travailler pour être le meilleur, et je me rend compte aujourd'hui que tout ça n'est pas important. J'avais juste besoin d'un but, et maintenant que je l'ai rempli, plus rien ne semble avoir la capacité de me satisfaire. Je n'ai jamais vraiment eu de besoin de reconnaissance, comme je le croyais jusqu'à maintenant. En fait, je m'en contrefiche de ce que les autres pensent de moi, si j'avais voulu les rendre heureux, je me serais un petit peu plus occupé d'eux au lieu de m'acharner sur mon travail comme un robot de maintenance. Quand je me dispute avec Pierre, il souligne toujours le fait que je suis la personne la plus égoïste de la bulle, et qu'il m'en faudrait une pour moi tout seul. Je commence à croire qu'il a raison.

Jour 51

Je n'arrive pas à démêler les raisons de cette monotonie. Peut être que je devrais faire comme Pierre et m'installer avec quelqu'un, c'est ce que dirait maman en tout cas. Mais la relation à deux est un concept qui je trouve étrange. Tous ont beau dire que c'est beau, que c'est le but à atteindre, je n'ai jamais arrivé à m'y résoudre. La municipalité donne de belles maisons à ceux qui vivent à deux, toutes sortes de prestiges qui en feraient presque pâlir les premiers grades. C'est sans doute lié au fait que la population de Monrded, de sa création jusqu'à nos jours, est un des plus grands facteurs de sa réussite. Papa me racontait que la ville comptait 100 000 habitants à l'époque de la création de la bulle, contre plus de 500 000 aujourd'hui, soit environ un quart de la population totale des républiques soeurs.

C'est encore une chance qu'ils construisent ces bulles annexes depuis toutes ces années. Il y avait beaucoup moins de monde dans les transports il y a dix ans, je m'en rend compte les matins en allant au boulot. J'observe ce phénomène de plus en plus chaque jour. Monrded devient comme ces caricatures de cités de la préhistoire que l'on nous ingurgite dans les manuels d'histoire à l'école. Elles deviennent petit à petit avec le temps de gigantesques espaces transitoires au lieu d'être des endroits de vie en communauté. C'est pourquoi cette ville ne réussit pas à être ce qu'elle souhaite nous faire croire, une république de frères et de soeurs égaux. Les gens ne s'aiment pas, il se toisent sans jamais ne rien dire, mais leurs yeux trahissent le jugement sévère et arbitraire qu'ils portent sur les autres inconnus. La ville est devenu un gros processeur dans lequel les êtres humains, petits bouts d'information vivants, se dépêchent d'aller là où ils sont destiné. J'en ai marre d'avoir une destination précise en permanence, je veux du nouveau.

Jour 52

Je ne suis pas rentré directement à la maison ce soir. Je me suis rendu dans le grand parc du secteur Ouest. Je n'avais aucune raison de le faire, il n'est pas détendant le soir, les ventilateurs ne soufflent plus à partir de 18 heures la brise qui le rend si agréable d'ordinaire. La nuit tombante, il est presque désert. Je ne me suis pas assis comme je le fais à mon habitude, j'ai juste marché, une bonne heure sans doute, dans cet endroit qui a l'avantage d'être à l'air libre. Je supporte de moins en moins d'être dans un endroit fermé. Le pire, c'est encore mon appartement, cette une prison temporelle où rien ne s'en va, où les choses rentrent et s'entassent comme une matérialisation de souvenirs inutiles qui pourrissent invariablement sous le poids du temps. Le foyer n'est plus pour moi un refuge protecteur, mais un cloaque répugnant.

À mon arrivée, je suis tombé né à né avec l'appareil photographique, cette petite boite que j'avais acheté il y a quelques semaines dans la plaine. Je n'y ait presque pas touché depuis que je l'ai acheté. Pourtant j'étais enthousiaste, je m'imaginais faire pleins de photos les plus réussies les unes que les autres, mais je n'ai pas continué, la motivation s'efface lorsque la solution de facilité, la bonne caméra précise comme la tête d'un disque dur, vient à notre secours. C'est symptomatique. Il est temps pour moi de changer mes horizons, et de ne pas choisir, dans quelque domaine de la vie que ce soit, la solution la plus évidente.

Jour 53

J'étais fatigué hier. Je me suis dit en me levant ce matin qu'il fallait que j'aille parler avec quelqu'un de mes problèmes pour y voir plus clair après le travail. Pierre n'a pas encore déménagé, j'en ai profité pour lui passer un petit bonjour, on se voit trop peu depuis que je suis parti de la maison, nos déjeuners dans le parc se font trop rares. C'était terrible, comme un dialogue de sourd, à la limite du malsain. Il a essayé de me consoler en me noyant dans son optimisme habituel, comme il fait avec Clarisse pour ses problèmes à l'école. Je n'ai pas besoin de ça. Elle, elle restait là à me regarder sans jamais s'arrêter, sauf lorsqu'il s'agissait de sortir une ou deux phrases d'encouragement à mon égard. Je ne me suis pas éternisé, la visite n'a pas eu l'effet escompté sur mon moral, bien au contraire.

Je suis ensuite passé chez Maman. Elle n'était pas là, j'ai bu un thé avec Charlie, qui a eu la motivation de se décoller de son télimage pour une fois. Je ne l'ai pas bassiné avec mes problèmes, c'est sans intérêt. On a parlé d'elle, de l'école, de ses amies, de son nouveau copain originaire de la République de Park et de toutes ces choses qui forment le quotidien d'une gamine de son âge. Ça m'a fait du bien. Je me demande ce qu'elle va devenir. C'est ma soeur, je ne devrait pas me poser cette question, me satisfaire de la voir heureuse sans chercher d'aller plus loin, mais je pense que l'écart d'âge peut me laver de toute culpabilité. C'est à la fois la gamine la plus intégrée dans le système, avec ses habits toujours aux dernières modes, sa connaissance de stockage de masse en ce qui concerne tout ce qui touche de près ou de loin à un télimage et ses rapports plus que superficiels avec ses amies, mais elle a aussi hérité du petit grain d'ironie critique qui caractérisait Papa. Il ne s'agit sûrement que du début d'une crise d'adolescence qui la pousse à tout contredire, mais je n'arrive pas à m'enlever de la tête qu'il se cache quelque chose de plus profond qu'un simple dérèglement hormonal derrière ce comportement désinvolte.

Jour 54

Je suis sorti de la bulle ce matin. J'écris d'un télimage de la plaine. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça, c'est totalement idiot. Je ne me sentait tout simplement pas la force de rester une nuit de plus dans mon appartement froid et inhospitalier en m'endormant sans aucun rêve. Je vais rester un petit peu, j'ai déposé une semaine de congé auprès de mes supérieurs. Rien de grave, je n'en ai pris que deux depuis le début de ma carrière.

Je vais passer la nuit dans le village de la vieille dame qui m'a vendu cet appareil photo. Je n'en connaissait pas d'autre. Ils n'ont pas d'hôtels pour les étrangers ici, qui voudrait dormir dans un endroit pareil à par un fils de déserteur qui ne sait pas dans quelle direction se tourner? Je vais dormir chez la petite fille de la vieille, je lui ai troqué une nuit contre une sauvegarde de télimage, ils n'utilisent pas l'argent dans la plaine. Je me suis bien fait avoir sur ce coup là, c'était un des tous derniers modèles. J'ai bien essayé de lui échanger contre autre chose, mais c'est une vraie teigne en affaire celle là. Une fille dure, mais qui semble renfermer en elle plus d'humanité que la bulle ne pourra jamais en contenir (la boule, comme ils l'appellent ici). Elle m'a invité à venir à la fête du village, un grand festin hebdomadaire à ce qu'il paraît. J'ai décliné l'invitation, je suis juste venu ici pour faire un peu le vide sur moi même. Je vais aussi profiter de cette semaine pour faire ce dont j'avais envie de faire depuis longtemps, trouver Papa, il saura peut être m'aider.

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